terrain
« À ceux qui soutiendront que leur propre expérience de terrain n’a pas comporté une forme quelconque de violence symbolique, je réponds simplement que je ne les crois pas. Car cette violence est inhérente à la structure même de la situation. Non point que tout ethnologue en soit conscient, car les sensibilités diffèrent. Sans doute cette violence varie-t-elle considérablement de forme et d’intensité, mais ce ne sont là que des variations sur un thème commun. »
Rabinow, Un ethnologue au Maroc, 1998, p. 117
Mémoire écrit, pour son premier jet, aux 2/5. La fin approche : je me suis engagée à le rendre dans deux jours. Lire et relire Rabinow ; impossible d’écrire de l’ethnographie après cela, en fait.
le livre-meilleur ami
Avant de rédiger, disais-je, s’est imposée la longue phase de lectures et de quête bibliographique. Au début de mon enquête de bureau (par opposition à l’enquête de terrain), j’ai essayé de comprendre les ouvrages fondamentaux, incontournables en rapport avec mes questions de recherche. En marge de ceux-ci, et notamment parce qu’au niveau de ma direction de mémoire ça coinçait pour des petits conseils, je suis tombée sur l’excellent Guide de l’enquête de terrain de Stéphane Beaud et Florence Weber (coll. « Grands repères », La Découverte, Paris, [2003] 2010). Double prescription : par nos professeurs de méthodologie et par la bibliothèque universitaire.
Lectures répétées de l’ouvrage, à présent souligné, stabiloté, encadré, post-ité dans tous les sens. Les deux auteurs étant respectivement sociologue et anthropologue, les exemples-conseils ne manquent pas de pertinence quant à la réalité concrète du terrain. Ici, point d’anthropologue qui se la joue dans un contexte exotique ; il s’agit de comprendre l’anthropologie et la sociologie du proche. Parmi les conseils pratiques, j’ai particulièrement chéri ceux concernant la tenue d’un carnet de terrain. Tous les professeurs s’accordent à le recommander, « Surtout, tenez scrupuleusement votre carnet de terrain », mais nulle recommandation quant à comment le tenir (à part : tout le temps), et, surtout, aucun conseil quant à l’exploitation de ces données.
Ici, le journal de terrain est qualifié d’ « arme de l’ethnographe » : par exemple, p. 78 :
« Disons-le tout net : l’enquête de terrain est une science et non un art. Ou, plus exactement, il y a bien un art de mener l’enquête. Mais l’analyse quotidienne de l’enquête et son compte-rendu sous forme de journal de terrain sont sans ambigüité du côté de la technique. »
Ces jalons posés me semblent, en tant qu’apprentie ethnographe, essentiels : ils placent d’office l’ethnographie, et a fortiori l’ethnologie, du côté de la science et l’éloignent de l’art. C’est par le défrichage quotidien des données de terrain, par l’analyse la plus honnête possible de son propre comportement sur ce même terrain ainsi que par l’acquisition d’une technique ethnographique que l’on peut mener à bien une enquête. Nullement — ce que certains souhaiteraient pourtant ! — par l’observation d’un peuple inconnu et la rédaction de ces données empiriques dans un style extraordinairement littéraire mais aux ressorts scientifiques inexistants. Les qualités d’écriture interviendront plus loin mais ne sont pas la clé de la réussite d’un travail ethnographique.
Je reste pour l’instant bloquée dans la partie « Interpréter et rédiger » (p. 227-250) : sans doute par peur de la page blanche. Le livre, de page en page, sait prendre l’inquiétude par la main et la rassurer : la description pas à pas des étapes de l’enquête de terrain, du choix du sujet et de la problématique en passant aux recommandations pour mener un entretien, aux nécessaires questions déontologiques, tout y est. Ainsi, dans le cas où vous souhaitez apprendre sur le tas, ou bien dans le triste cas où votre direction de recherche est insuffisante à prodiguer l’attention nécessaire, ne craignez pas de vous fier aux conseils d’un livre : celui-ci me tient lieu de meilleur ami ; quand je doute, il sait me rassurer. Les étapes, je les ai toutes accomplies — bien que dans le désordre.