L’enquête sur soi

“Les jours qui suivent la fin de l’enquête, au début de l’année 1997, je ne peux garder plus longtemps le silence. Je finis par avouer à certains membres de ma famille que j’enquête sur eux, autant dire sur “nous”. C’est ainsi que je présente mon projet : “voilà, je travaille sur nous…”. Même s’il s’agit là d’un “travail”, même si ce terme peut cautionner aux yeux des membres de mon entourage une forme légitime, car universitaire, d’investigation, je ne peux en fait tenter d’expliquer la méthode de l’enquête, autant dire la traque minutieuse de leurs faits et gestes. Je n’ose pas. Le fait que mes parents n’aient pas lu d’ouvrage d’anthropologie ne constitue d’ailleurs pas une raison suffisante. Je ne peux en fait mentionner un projet qui me semble, de façon évidente, empiéter sur l’intimité de mes proches, cela de surcroît au cœur de la situation de la maladie. Ce que je craignais depuis le début de l’enquête m’apparaît alors sous la forme d’une question : l’ethnographe n’endosse-t-il pas un rôle en quelques sortes “contre-nature” en mettant en péril, par son questionnement, les habitudes du groupe ?”

Éric Chauvier, Fiction familiale. Approche anthropologique de l’ordinaire d’une famille, Presses universitaires de Bordeaux, 2003, p. 16.

terrain

« À ceux qui soutiendront que leur propre expérience de terrain n’a pas comporté une forme quelconque de violence symbolique, je réponds simplement que je ne les crois pas. Car cette violence est inhérente à la structure même de la situation. Non point que tout ethnologue en soit conscient, car les sensibilités diffèrent. Sans doute cette violence varie-t-elle considérablement de forme et d’intensité, mais ce ne sont là que des variations sur un thème commun. »

Rabinow, Un ethnologue au Maroc, 1998, p. 117

Mémoire écrit, pour son premier jet, aux 2/5. La fin approche : je me suis engagée à le rendre dans deux jours. Lire et relire Rabinow ; impossible d’écrire de l’ethnographie après cela, en fait.

Réflexivité

Aujourd’hui, rencontré une prof. Qui me demande : “Pourriez-vous me présenter votre grand-mère ? Vu le groupe que j’étudie, et tout ce qu’on me dit, elle semble être incontournable.” Tout d’un coup j’ai compris la sensation d’un groupe accueillant un ethnologue, l’étrange sentiment d’être épié. À se demander d’autant plus vivement, d’une manière générale, comment entrer dans le terrain sans induire ce rejet spontané.