« Je ne lis rien »

Sentiment récurrent chez les personnes rencontrées : celui de ne pas lire du tout. Celle que je croise à la bibliothèque tous les jours me confirme : « Je ne lis rien. »
Je leur ai demandé un journal hebdomadaire de lectures ; chose impossible pour certains, qui me répètent : « Je ne lis rien. »
Et pourtant, ils lisent. Mais qu’est-ce que « lire » ? « Je ne lis pas en ce moment, sauf des articles. » : assimiler l’acte de lire à un livre, un « vrai » livre ; par « vrai » livre, il faudra surtout envisager le papier, la matière. C’est la chair du savoir, le contour que prend la conscience de l’acte.
Mes enquêtés sont pointilleux. Très vigilants. Ne disent jamais « Je lis » quand ce n’est pas un livre, ils ont un système de gradation (un système assez cousin de l’un à l’autre, sans qu’il n’y ait eu concertation) : parcourir, sélectionner, mettre de côté, photocopier, imprimer, lire. Lire comme acte total.
Celui que je croise tous les jours avec ce même livre l’affirme également : « Je ne lis rien. » M’invite chez lui, café, entretien. Cinq livres sur son bureau de travail, certains avec des post-it, un carnet qu’il me présentera comme « carnet d’annotations » à côté. Il ne lit pas.
Là se présente l’un des premiers intérêts de la démarche méthodologique liant l’observation et les entretiens (à domicile, au café) : « lire » et les mille sens que cela peut prendre. L’exigence de me défaire du sens que je glisse derrière le terme, afin de faire émerger ce que « mes » enquêtés signifient lorsqu’ils le prononcent.
Cela permet un début, commencer de comprendre comment cette conception totale du verbe mène à des bibliothèques personnelles exigeantes, rigoureuses, pensées, justifiées. Comment la matière se fait habiller par les étagères et les annotations, dans un second temps.
En miroir, prendre conscience de mon propre rôle, à la fois dans le groupe étudié (les étudiants en master d’anthropologie sociale dans ma ville), mais aussi en tant que chercheure. Conscience de mes propres biais, les déconstruire (la douleur de chaque enquête) pour mieux aller à la rencontre de la parole de l’autre.

Réécriture

Le plaisir coupable de s’imprimer une version brouillon simplement pour pouvoir user des petits signes de correction de typographie (on a les manques qu’on peut). Tout relire, tout, avec alors deux tentations :

  1. tout déchirer, brûler (dans la cheminée que l’appartement d’étudiante ne possède pas encore) et enterrer les cendres ;
  2. fermer les yeux et faire comme si tout allait bien.

Pour des raisons absolument pragmatiques (= la deadline est demain), le choix s’est orienté vers la seconde option. Vient alors l’heure de combler les trous, les “c’est facile, je le ferai plus tard”, les “bordel pourquoi je l’ai pas fait plus tôt, bon je le ferai plus tard” et les “je cède à la flemme de le faire et je supprime ou je complète enfin ?”.

Désagréable sensation que ce mémoire-ci ne sera JAMAIS terminé. Peut-être parce que le terrain ne s’est pas achevé, que je suis encore dedans, que j’aimerais encore un délai, que j’en apprends tous les jours et que c’est foutrement dommage que je ne puisse pas tout caser dedans.

L’enquête sur soi

“Les jours qui suivent la fin de l’enquête, au début de l’année 1997, je ne peux garder plus longtemps le silence. Je finis par avouer à certains membres de ma famille que j’enquête sur eux, autant dire sur “nous”. C’est ainsi que je présente mon projet : “voilà, je travaille sur nous…”. Même s’il s’agit là d’un “travail”, même si ce terme peut cautionner aux yeux des membres de mon entourage une forme légitime, car universitaire, d’investigation, je ne peux en fait tenter d’expliquer la méthode de l’enquête, autant dire la traque minutieuse de leurs faits et gestes. Je n’ose pas. Le fait que mes parents n’aient pas lu d’ouvrage d’anthropologie ne constitue d’ailleurs pas une raison suffisante. Je ne peux en fait mentionner un projet qui me semble, de façon évidente, empiéter sur l’intimité de mes proches, cela de surcroît au cœur de la situation de la maladie. Ce que je craignais depuis le début de l’enquête m’apparaît alors sous la forme d’une question : l’ethnographe n’endosse-t-il pas un rôle en quelques sortes “contre-nature” en mettant en péril, par son questionnement, les habitudes du groupe ?”

Éric Chauvier, Fiction familiale. Approche anthropologique de l’ordinaire d’une famille, Presses universitaires de Bordeaux, 2003, p. 16.

Anthropo-typographie

“Peuples.La majuscule est due aux noms de races, de peuples, d’habitants — ou leurs équivalents — lorsqu’ils désignent des personnes : les Anglais, les Peaux Rouges, les Jaunes, les Européens, les Indiens, un Romain, un Yankee, les Visages Pâles.”
Mémento typographique, Charles Gouriou, 1973, p. 31, entrée “Peuples”.

C’est à se demander, en voyant la référence italique faite aux “races”, si la réflexion anthropologique déborde de ses frontières pour atteindre la grammaire et la typographie. À se demander comment on peut trouver “races” dans un manuel de typographie écrit une vingtaine d’années après la publication du fameux Race et histoire de Claude Lévi-Strauss. À porter le deuil, presque, du code typographique.

Réflexivité

Aujourd’hui, rencontré une prof. Qui me demande : “Pourriez-vous me présenter votre grand-mère ? Vu le groupe que j’étudie, et tout ce qu’on me dit, elle semble être incontournable.” Tout d’un coup j’ai compris la sensation d’un groupe accueillant un ethnologue, l’étrange sentiment d’être épié. À se demander d’autant plus vivement, d’une manière générale, comment entrer dans le terrain sans induire ce rejet spontané.