Manifestations pour la défense du droit à l’IVG à Bordeaux

Bordeaux, 24 mars 2012. — Nous sommes descendus dans la rue. Plusieurs manifestations étaient prévues aujourd’hui à Bordeaux dont 3 autour de l’interruption volontaire de grossesse. Une manifestation regroupait les personnes du collectif « Oui à la vie », pro-life (en général aussi contre le droit à l’IVG, mais on peut supposer que les deux ne se replient pas nécessairement l’un sur l’autre aussi facilement) ; elle se situait, selon ce qui se disait, place des Quinconces [carte]. Au contraire, les pro-choice (pour la défense du droit à l’IVG) ont organisé deux manifestations car celles-ci émanaient de groupes très différents : la première manifestation réunissait des membres et sympathisants du Groupe de Résistance anarchiste et antifasciste (GRAAF), tandis que la seconde manifestation regroupait le Collectif bordelais pour le Droit des femmes (CBDF). Précisons dès alors que la manifestation du CBDF ainsi que celle du Collectif « Oui à la vie » avaient été déclarées en amont à la préfecture, contrairement à celle du GRAAF.

Nous avons d’abord cru qu’il n’y avait qu’une seule manifestation pro-choice. Quand nous sommes arrivés cours Pasteur [carte], nous avons trouvé la manifestation (celle du GRAAF en réalité) totalement entourée de CRS, sans moyen pour eux ni de reculer ni d’avancer. Impossible pour ceux qui étaient dans le cordon de CRS de pouvoir en sortir, ils étaient directement remis, non sans force, dans le groupe. Nous suivions le cortège d’un peu près (à quelques mètres des CRS), tout comme un autre groupe de jeunes femmes, crâne rasé sur le côté et cheveux plus longs sur le dessus, bref, le cliché idéal pour qu’un CRS décide de les mettre de force à l’intérieur du cordon de CRS alors qu’elles étaient d’abord en dehors. Quant à nous deux, avec nos visages d’agneaux, nous n’avons pas été inquiétés, un policier nous disant seulement que nous devrions suivre d’un peu moins près si nous ne voulions pas être mis à l’intérieur du cordon. Les CRS avaient l’air un peu tendu (sûrement pas plus que d’habitude d’ailleurs), un d’eux, un gradé, parlant franchement comme à un chien à une fille qui était au bord du cordon. Impossible de parler avec un CRS s’il ne le veut pas ; nous avons fait l’expérience plus tard qu’il était plus facile de parler aux CRS quand on était à l’intérieur du cordon, mais ils ne sont pas très loquaces.

Nous avons ensuite rencontré une personne du GRAAF qui nous a expliqué qui était le groupe encerclé par les CRS et qui nous a informé qu’une seconde manifestation, avec le Planning familial, celle du CBDF, était place Pey-Berland [carte]. Nous nous sentions plus proche, en termes d’idées et de méthodes d’action, du Planning familial que du GRAAF. Quand bien même nous ne sommes pas d’accord avec les pro-life, nos formations et nos parcours respectifs nous font détester les individus qui insultent ceux qui vivent dans d’autres systèmes de valeur : autant le dire tout de suite, que ce soit du côté des pro-life ou des pro-choice, nous nous attendions à ce que des insultes volent des deux côtés (mais les manifestations ne se sont pas croisées). Nous avons donc décidé de plutôt rejoindre l’autre manifestation, celle du CBDF. Le point d’arrivée de cette manifestation était la place Pey-Berland ; c’est là que nous sommes entrés dans le cortège. Or, le cortège a ensuite pris le cours Pasteur, ce qui n’était donc pas prévu, et il semble ainsi que l’idée était de rejoindre la manifestation du GRAAF pour leur montrer notre solidarité. Je me suis bien douté que les CRS n’allaient pas apprécier d’être « pris en sandwich » (précisons que la manifestation du CBDF était très calme et seulement encadrée par quelques policiers en civil, au moins vers Pey-Berland).

Une fois arrivés à la manifestation du GRAAF, les CRS de notre côté nous ont laissé passer… puis ont refermé le cordon derrière nous : nous étions pris au piège. Alors que la manifestation du GRAAF et celle du CBDF avaient convenu qu’ils voulaient « s’ignorer mutuellement », nous nous retrouvons tous, au final, dans la même galère. Autant vous dire que pour nous, qui étions presque contre les CRS, étions un peu sonnés. Mais le sang froid est vite revenu car rien ne se passait. À un moment, une nuée de policiers et de CRS s’est jetée sur un homme, apparemment recherché depuis un moment, ce qui a créé un petit mouvement de foule et un mouvement de CRS pour rétrécir le cordon, ce qui nous a fait reculer très rapidement, ne sachant pas ce que les CRS faisaient. Le « siège » a duré 1h20. Pendant 1h20, nous sommes restés cours Pasteur : nous faisions 100 mètres, puis nous nous arrêtions 20 minutes, puis 100 mètres, etc. Nous en avons profité pour discuter avec les personnes qui étaient là, puisqu’il n’y avait rien d’autre à faire. Il y avait quelques excités, mais surtout des gens posés, et d’un peu tous les âges. Mais la solidarité avait fait son travail et il est fort à parier que même si les CRS avaient cassé le cordon, une bonne partie d’entre nous seraient restés. Alors que nous étions bloqués cours Pasteur, des habitants à leur balcon nous regardaient, nous signalant leur solidarité : remercions surtout ces habitantes qui ont pris l’initiative d’envoyer au groupe de manifestants deux bouteilles d’eau. En effet, être stocké à plus de 20°C à l’ombre est loin de rejoindre l’idée que nous nous faisions d’une manifestation respectant les principes de libertés d’expression et de mouvement. La manifestation devait se terminer à la place de la Victoire [carte], donc quelques centaines de mètres plus loin, au bout du cours Pasteur, que nous avons atteint plus d’une heure après. Arrivés à la Victoire, nous avons enfin été libérés ; nous supposons que c’est parce que la manifestation pro-life s’était dispersée.

La liberté de manifester et de mouvement ont eu du plomb dans l’aile. La police a préféré créer un troupeau, plus facile à sécuriser, que de laisser la manifestation suivre son cours (notons que se diriger vers la Victoire, c’est aller à l’opposer des Quinconces, où étaient les pro-vie…). Rappelons que cette manifestation avait pour but de soutenir la loi actuellement en vigueur, pas de renverser l’ordre établi, ou seulement nos modes de représentations (sexisme, homophobie, contraception…). S’il suffit de cela pour mériter 200 CRS…

Enfin, si on creuse les argumentations des pro-life et des pro-choice, on se rend compte qu’il y a forcément un moment où on arrive sur un présupposé arbitraire. Par exemple, pour les pro-choice : comment fonder, argumentativement, la liberté ? Pour les pro-life, comment fonder, argumentativement, la dimension de “personne” du fœtus ? Pourtant, les deux points que je viens de citer – la liberté et le fœtus comme personne – peuvent paraître tout à fait évidents (et par là sans besoin d’être argumentés) par leurs défenseurs. Ces manifestations sont idéologiques : des deux côtés, elles le sont, et ça ne peut pas ne pas l’être. On pourrait alors se dire qu’il ne faut pas manifester, mais se mettre en retrait ne fait pas avancer le problème. De sorte qu’il nous semble que tout engagement est idéologique, mais que l’avantage de certains sur d’autres, c’est qu’ils en ont conscience. Les pires sont peut-être ceux qui croient détenir la vérité quand ils ne se font en réalité que les porteurs d’une opinion plus ou moins bien fondée. Enfin, peut-être devrions-nous poser le problème en des termes différents de ceux de “pro-life” ou “pro-choice”. Le problème n’est pas tant d’être pour ou contre l’avortement pour soi-même ; c’est plutôt de se demander la légitimité des individus opposés à l’avortement pour passer par l’État et la législation afin de l’interdire à tous.

Cédric Coutron & @placardobalais

  1. anthropologyrules a publié ce billet
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