yungracuntxel:

this is why we brought this man back as a hologram. 

(via riselikethetide)

La France invisible

Qui sont ces invisibles ?
On trouve d’abord les invisibles variables d’ajustement : des populations, plus ou moins paupérisés, qui ne semblent plus exister dans l’espace public que sous forme de statistiques et de flux. Ces populations, dont les fluctuations sont régulièrement commentées sur un mode qui rappelle la météo (ça « monte », ça « baisse »…), sont devenues un élément habituel du décor social : « abîmés et contaminés », « sans-emploi », « expulsés », « gens du voyage », « habitants des taudis », « Rmistes », « sans-domicile », « expulsables », « surendettés ». Les pouvoirs publics organisent vers eux un système de transferts sociaux qui comportent de plus en plus de trous. Ils ne sont pas matériellement abandonnés, mais sont devenus les dégâts collatéraux acceptables d’un système économique qui en tire parfois parti. On est passé de la « question sociale » à la « gestion sociale ». De l’habitude à l’indifférence, on perd vite de vue la réalité de la vie derrière les étiquettes.
On trouve ensuite les hommes et femmes sans qualité, tous ceux dont les difficultés ne sont pas prises en compte car ils se situent en dehors de la cartographie institutionnelle des politiques publiques et de l’aide sociale. Ni sans-papiers, ni sans-logis, ni sans-travail, ni sans-famille, ils ne correspondent pas aux nouveaux visages de la grande précarité et ne sont pas constitués en tant que minorités. Leur situation n’est ni complètement subie ni totalement choisie. Ils sont « salariés déclassés, « dissimulés », « démotivés », « femmes à domicile », « gars du coin », « éloignés », « intermittents du travail », « privatisés », « précaires du public », « pressurés ».
Il faut également tenir compte des victimes des nouvelles violences sociales, produites par des politiques publiques spécifiques plus ou moins récentes, par des comportements d’administrations et par l’évolution de l’économie dans son contexte mondialisé. Vécues sur un mode individuel, elles sont pourtant communes à un grand nombre de personnes. Mais l’absence de conscience de cette dimension collective accroît pour l’individu ou le ménage concerné le poids de l’épreuve. C’est le cas des « sous contrôle », « disparus », « jeunes au travail », « oubliés de la santé », « rénovés », « travailleurs de l’ombre », « sous-traités ».
Il y a enfin les invisibles masqués par les images toutes faites, tous ceux qui sont, de manière paradoxale, d’autant moins connus et compris que l’on parle davantage d’eux. Ils font l’expérience, à un niveau local et individuel, de phénomènes globaux qui sont identifiés en tant que tels, mais dont l’articulation avec la vie concrète des personnes qui les endurent est caricaturée ou traitée sur un mode uniquement compassionnel. Le meilleur exemple en est la situation des « discriminés » : la lutte contre les discriminations est devenue un sujet prioritaire pour gouvernements et médias. La question a occupé un tel espace dans le débat public qu’on pourrait croire le problème désormais réglé. Pourtant, dans le concret des salles d’audience des palais de justice, il est toujours aussi difficile de faire reconnaître juridiquement des discriminations et faire condamner ceux qui en sont responsables. Dans cette famille de ceux dont le vécu est occulté ou déformé, on trouve aussi les « délocalisés », les « handicapés », les « banlieusards », les « stagiaires », les « prostitués » et les « drogués ».
Les invisibles ne sont donc pas les « nouveaux prolétaires » : ils n’ont souvent rien à voir les uns avec les autres et sont de ce fait difficiles à percevoir. Ils ne forment pas une classe sociale homogène ni même des catégories sociales étanches. Pourtant, tout au long de l’enquête, beaucoup des personnes rencontrées se sont reconnues dans la notion d’invisibilité, entendu non pas comme une catégorie sociologique, ni comme un statut qui ouvrirait des droits particuliers, mais comme une situation et un ensemble de processus qui conduisent à un sentiment de non-reconnaissance et de mépris social. 
La France invisible, dir. Stéphane Beaud, Joseph Confavreux, Jade Lindgaard, éditions La Découverte, Paris, 2006, p. 10-12

« Je ne lis rien »

Sentiment récurrent chez les personnes rencontrées : celui de ne pas lire du tout. Celle que je croise à la bibliothèque tous les jours me confirme : « Je ne lis rien. »
Je leur ai demandé un journal hebdomadaire de lectures ; chose impossible pour certains, qui me répètent : « Je ne lis rien. »
Et pourtant, ils lisent. Mais qu’est-ce que « lire » ? « Je ne lis pas en ce moment, sauf des articles. » : assimiler l’acte de lire à un livre, un « vrai » livre ; par « vrai » livre, il faudra surtout envisager le papier, la matière. C’est la chair du savoir, le contour que prend la conscience de l’acte.
Mes enquêtés sont pointilleux. Très vigilants. Ne disent jamais « Je lis » quand ce n’est pas un livre, ils ont un système de gradation (un système assez cousin de l’un à l’autre, sans qu’il n’y ait eu concertation) : parcourir, sélectionner, mettre de côté, photocopier, imprimer, lire. Lire comme acte total.
Celui que je croise tous les jours avec ce même livre l’affirme également : « Je ne lis rien. » M’invite chez lui, café, entretien. Cinq livres sur son bureau de travail, certains avec des post-it, un carnet qu’il me présentera comme « carnet d’annotations » à côté. Il ne lit pas.
Là se présente l’un des premiers intérêts de la démarche méthodologique liant l’observation et les entretiens (à domicile, au café) : « lire » et les mille sens que cela peut prendre. L’exigence de me défaire du sens que je glisse derrière le terme, afin de faire émerger ce que « mes » enquêtés signifient lorsqu’ils le prononcent.
Cela permet un début, commencer de comprendre comment cette conception totale du verbe mène à des bibliothèques personnelles exigeantes, rigoureuses, pensées, justifiées. Comment la matière se fait habiller par les étagères et les annotations, dans un second temps.
En miroir, prendre conscience de mon propre rôle, à la fois dans le groupe étudié (les étudiants en master d’anthropologie sociale dans ma ville), mais aussi en tant que chercheure. Conscience de mes propres biais, les déconstruire (la douleur de chaque enquête) pour mieux aller à la rencontre de la parole de l’autre.

white-wolfos:

fuckyeahsexpositivity:

I love this routine, because it’s not a rape joke. It’s a rape culture joke. It’s not making fun of the people who have been raped, but of both rape culture (not being able to just jog because it’s not safe) but of the idea that the only thing of value in a woman is her vagina.

the only good comedian

(via redalert0313)

Etudiant-salarié : un caprice ?

Je ne saurais justifier pourquoi j’ai voulu continuer mes études quand il a été clair que j’allais galérer. Surtout ces études, d’anthropologie sociale, qui ne préludent pas un parcours de tout repos une fois finies.
Je ne saurais dire ce qui fait que chaque matin, la joie au cœur, je me lève, heureuse de retrouver les bancs de la fac, pourquoi je ferme les yeux devant les sacrifices. Je ne sais même pas à quoi tout ça va mener.
Un travail ? Faut-il vraiment tout orienter vers un travail ? Faut-il vraiment ne se conditionner qu’à cette seule option ? (Peut-on seulement s’y résoudre après ces études-là, justement ?)
Je ne sais d’ailleurs pas quoi répondre quand on m’interroge sur ces motivations. Comment tu fais pour travailler à côté ? On se le demande souvent, avec mes coreligionnaires qui sont dans le même bateau (et on est beaucoup) ; on se demande comment on fait pour se résigner à ne plus respirer, comment on fait pour ne pas craquer totalement. Toutes ces fois où je me demande comment on fait pour ne pas crever pour de vrai.
C’est compensé — et très largement, et fort heureusement — par la passion qui nous meut dans ces études. Arrivée à ce stade, on m’oppose souvent la question du “caprice” : continuer ses études, alors qu’on n’a pas les moyens économiques, c’est un “caprice”.
Comme si vivre et se vouloir heureux, c’était un “caprice”.

If you are neutral in situations of injustice, you have chosen the side of the oppressor. If an elephant has its foot on the tail of a mouse, and you say that you are neutral, the mouse will not appreciate your neutrality. — Desmond Tutu (via blueboxinamadwoman)

(via fervidcapharnaum)

Quand ma directrice m’appelle un dimanche à 21h en me disant “désolée, je vous dérange sûrement en plein travail”, alors que je suis affalée dans le canapé à regarder un film de vampires

Les urgences et la hiérarchisation des luttes

Dimanche 27 janvier fut un grand jour pour l’humanité et pour l’amour. Pour beaucoup, nous nous sommes réveillés aux aurores pour prendre des bus affrétés par les associations LGBT de notre région, des heures de transport simplement pour manifester, à côté de nos amis, de nous amours, marcher du côté de la vie et de l’avenir. Dimanche soir (ou lundi matin), je pense que nous sommes tous rentrés chez nous avec un immense sentiment d’avancée et d’enthousiasme : nous étions là, nous pouvions nous mobiliser, nous étions nombreux. Nous n’avions pas besoin de parler : on savait qu’on s’acceptait tous comme on était. Après la manif du tous pareils, nous avons exprimé la différence, l’individualité, la joie de vivre. Je suis rentrée chez moi comme droguée à la vitamine C. La journée avait peut-être duré 25h, je n’en avais cure : putain, on était là et on était forts.
Le lendemain, j’ai ouvert internet.
Et j’ai lu : Cette lutte est vraiment dérisoire quand tu vois tous les pauvres et les inégalités économiques. Sur plusieurs nuances, j’ai lu certains qui ne s’étaient pas déplacés juger négativement l’engagement de l’égalité de traitement selon le genre, le sexe et l’orientation sexuelle. Ce n’est pas prioritaire, qu’ils disent. Je ne suis pas homophobe, mais le mariage on s’en fiche un peu, il y a la guerre au Mali. Je ne veux pas dire, mais quand tu vois tous ces pauvres qui ne mobilisent personne dans la rue, moi ça me rend triste. Je ne suis pas homophobe mais je pense que ça passe après, quand même, non ?
Non.
Je crois profondément en l’urgence vitale de l’égalité pour tous. Je ne suis pas là pour argumenter à ce sujet, cela a déjà été fait avec brio ailleurs.
Simplement pour dire : vous qui considérez que ce combat n’est pas urgent, pas prioritaire, dérisoire, face à d’autres, où êtes-vous dans ces autres combats ? Où êtes-vous quand il s’agit de distribuer de la soupe aux clochards la nuit ? Où êtes-vous quand il s’agit de donner de votre temps pour accompagner des sans-papiers et les aider dans leurs démarches à la préfecture ? Où êtes-vous quand il s’agit de signer des pétitions (pourtant là on reste bien le cul au chaud chez soi) pour libérer des otages, sauver des femmes de la lapidation, militer pour les libertés sur internet ?
Ah oui, pardon. Ça non plus, ça n’est pas prioritaire. Ah si, peut-être dans le tas, un ou un demi combat vous sied, vous rappelle que votre cul risque de ne pas rester au chaud si vous ne vous bougez pas, alors vous vous bougez.
Juste une chose à dire : nous n’avons pas besoin de votre bénédiction pour choisir nos combats. J’irai même plus loin : nous n’avons pas besoin de priorités dans nos combats, quand il s’agit de se battre pour l’humanité. Tous ces combats sont d’urgence équivalente. Il est juste l’heure, parce que discussions au Parlement et médiatiquement, de marcher pour l’égalité pour tous face au mariage, à l’adoption et la PMA.
Si vous pouvez vous taire en lisant les amendements déposés par l’opposition à ce projet de loi, grand bien vous fasse. Si vous pouvez fermer les yeux face aux personnes qui souffrent, se suicident, à cause de l’homophobie et ses copines, biphobie, transphobie, putophobie… grand bien vous fasse. La volonté de hiérarchiser les luttes, c’est aussi une manière de ne pas lutter tout court.
En fait, j’ajouterai autre chose : ON VOUS EMMERDE. Voilà.